A propos des exilés pères de famille…

Je suis Luc Rouault.

J’ai participé au Comité d’Accueil des Réfugiés de Buis-les-Baronnies, ainsi qu’au groupe de parole du CARDAV, conduit par la psychologue de Nyons Anne Morin, dont le but est d’accompagner et d’aider les aidants ou les accueillants dans leurs démarches d’accompagnement des réfugiés.

En tant que thérapeute et mari de Ljljana, – qui intervient auprès des comités de Buis, Vinsobres. et Nyons comme traductrice et interprète, entre autres de la langue arabe- j’ai pu côtoyer et suivre l’évolution des familles accueillies. C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à partager mes réflexions au précieux groupe de parole sous la forme d’un texte, que les membres du CARDAV m’invitent à publier ici.

Quant à moi, et après discussion avec Ljljana qui m’a rendu compte des relations avec les familles irakiennes et syriennes, mais aussi avant elles et entre autres, avec des Soudanais et des Palestiniens, j’ai envie de vous partager quelques éléments de réflexion qui, peut-être, pourront apporter de l’eau au moulin de l’accueil que nous faisons aux nouveaux arrivants dans notre pays.

Je suis parti d’un constat qui me semble récurent, dont je ne tiens pas à faire une généralité, mais que Anne doit connaitre, et peut être a-t-elle des outils permettant de démêler quelques fibres tissant nos rapports complexes avec les populations de réfugiés:

De ce que je constate, les pères en particulier ont des difficultés d’adaptation plus difficiles ou plus lentes que leurs enfants et peut-être même que leur femme, quelquefois.

Aussi, devoir fuir leur pays place, notamment les hommes, dans la situation d’être déchus de plusieurs puissances:

  • La puissance du chef de clan, en France séparés du reste de leur famille, loin des solidarités de village, et /ou dues à leurs pratiques culturelles, notamment liées à l’islam, religieux ou laïque,
  • La puissance professionnelle, on doit ici apprendre, réapprendre, découvrir, s’affronter à de l’inconnu malgré un état de fragilité, et de vulnérabilité,
  • La puissance de la communication, on ne sait pas la langue française, apprendre, mémoriser à l’âge adulte est plus difficile, et demande d’être en confiance, livrer sa confiance lorsqu’on a été chassé, torturé, dupé, trahi, terrorisé, humilié… demande un effort immense,
  • La puissance familiale, on a été déchu de toute autorité, on n’a rien à transmettre du monde nouveau à vivre à sa progéniture, ne connaissant pas ce monde, ses valeurs, ses coutumes, ses droits, ses interdits, … on a honte, on culpabilise, on ne veut pas le montrer, on est dans l’incapacité de prendre du recul sur soi et sa situation, on ne trouve pas les ressorts de l’énergie de l’action, on ne comprend pas pourquoi on ne les trouve pas, c’est une spirale descendante, on se replie et se réfugie dans l’autoritarisme connu,
  • La puissance de la maîtrise du temps, de son propre agenda qui définit sa potentialité d’autonomie est remise en question par l’attente infinie de son statut, sans quoi nulle projection n’est envisageable,
  • Celle de la maîtrise de l’espace, on est réduit dans sa mobilité faute de moyens ou de sentiment de sécurité, on n’a pas d’attachement à sa nouvelle terre, qui n’est qu’un substrat de substitution sans possibilité d’appropriation à court ou moyen terme, si ce n’est avant plusieurs générations,
  • Enfin la puissance politique qui demanderait une sacrée distance critique et des moyens psychiques, intellectuels, financiers, émotionnels ou une culture spirituelle considérables dans une telle situation où le momentané précaire dure infiniment et grignote les capacités de patience et de sérénité intérieure nécessaire au bon équilibre mental.
  • La puissance de la transmission des savoirs du père vers ses enfants : que restera-t-il de sa position de transmetteur quand les plus facilement « adaptables » au nouveau monde à vivre maintenant, les enfants et de ceux-là plus singulièrement les filles, transmettront elles-mêmes, par effet inverse la connaissance, la langue, les coutumes, l’éducation de ce monde à leurs parents . 

Ainsi je voulais vous partager modestement cette réflexion sans avoir la prétention d’aucune recette miracle à proposer, mais je pensais utile de poser ces constats et ces faits qui permettront peut-être d’avancer dans l’analyse et les moyens à trouver pour une action positive et bienveillante de long terme, et donc pour dépasser les sentiments légitimes de lassitude ou de colère, dues à des incompréhensions mutuelles entre accueillants et accueillis .

Les migrants nous remettent en question dans nos propres valeurs , il déstabilisent nos certitudes, nos propres croyances et nos habitudes, ils nous fragilisent aussi et nous devons le reconnaître.

C’est aussi pour cela certainement, dans nos volontés de comprendre et d’aider l’humain, en surpassant, tout en les respectant, nos cultures et nos différences, que nous-mêmes grandissons et continuons d’être vraiment vivants.

Quelle chance!

Bon courage à vous,
En amitié,

Luc

Communiqué par Plateforme des Comités d’Accueil des Réfugiés en Drôme-Ardèche et Vaucluse (CARDAV)
Valérie Rosier, Coordonnatrice,  Tél 06 12 33 10 71 arquaique@orange.fr
Colette Sénéclauze, Secrétaire, Tél 04 75 26 41 44
c.a.sene2015@gmail.com
Annie Molinet, Blog, Tél 04 75 28 51 77 coparhb@gmail.com
N'oubliez pas que notre page de groupe sur Facebook vous permet de partager de façon informelle toutes les informations que vous jugez pertinentes et utiles

2 réflexions sur « A propos des exilés pères de famille… »

  1. Bonsoir,

    Merci pour ce magnifique texte.
    De ma modeste expérience d’aide auprès des réfugiés, j’ai constaté en effet la difficulté des pères de famille, qui se traduit bien souvent par des maux physiques et grande tristesse ou déprime.
    J’ai fait suivre votre écrit à mes « collègues », (nous donnons des cours de français en Haute-Savoie) afin d’approfondir nos réflexions.
    Merci encore… Je suis très touchée par la pertinence de ce texte.
    J’encourage la Plateforme des Comités d’Accueil de Réfugiés en Drôme-Ardèche Vaucluse de continuer ses actions auprès des réfugiés.
    C’est toujours un plaisir pour moi de lire les articles que je reçois régulièrement.
    Amicalement.
    Marie-Claude Bovet

    M a r i e

    ________________________________

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